15 septembre 2010

Cinéma italien : Alberto Lattuada

Le néo-réalisme italien, qui s’est fait connaître au monde dans les années d’après-guerre, se forge dès les dernières années du fascisme italien et les premières années de la 2ème guerre, entre les contraintes de cette époque tragique et dans les rêves d’émancipation de certains groupes de travailleurs de l’image, notamment les élèves formés par le « centro sperimentale » et Cinecittà. Il ne s’agit pas seulement pour eux de fabriquer enfin des films, d’approcher la misère et les passions de l’homme de la rue, mais de dévoiler aussi les rapports entre les êtres dans les structures socio-économiques.

Parmi les premiers qui osèrent ouvrir cette voie se trouvait Alberto Lattuada, né le 13 novembre 1914 à Milan. Il se lance très tôt dans la critique cinématographique et la production d’images. Il fonde La Cinémathèque de Milan avec Luigi Comencini et Mario Ferrari.

En 1942, il signe Giacomo l’idealista ; en 1946, il réalise Il bandito et Senza pietà en 1947. Mais ce n’est qu’en 1951 qu’il connaît un grand succès avec son film Anna, joué par Silvana Mangano. En 1953, il présente La lupa (la louve de Calabre). En 1954, il produit La spaggia présenté en France sous le titre La pensionnaire. Dans ces deux derniers films, il met en scène des femmes passionnées et sensuelles dans leurs rapports à leur milieu social, qui s’affrontent aux préjugés des bien-pensants. En 1956, Guendalina raconte le flirt d’une jeune fille riche et d’un étudiant pauvre à Viareggio un mois de septembre. C’est à cette période que Lattuada s’est plaint qu’on lui ait empêché de faire un film sur les établissements pénitentiaires et un autre sur la construction d’une voie ferrée. Dans Il sole nel ventro, il emploie Sophia Loren ; Pouchkine lui inspira son film La tempête en 1958-1959. Ces deux films sont réalisés dans un contexte très difficile pour le cinéma italien. Néanmoins, en 1960, il connaît à nouveau le succès avec La novice (Lettere di una novicia) avec la collaboration de Roger Vailland et Jean-Paul Belmondo, où il met en scène Rita, une fille unique de riches propriétaires qui tente toutes les ruses pour mettre un terme à la relation amoureuse de sa mère et son amant Giuliano. Elle y parvient en le tuant et est envoyée au couvent. Rita symbolise la désagrégation d’une certaine société. Au couvent elle entre en relation avec un curé, Paolo. Celui-ci reconstitue l’itinéraire de la jeune femme et met en évidence son égarement. Mais, pris dans ses propres contradictions, ne peut rien pour elle.
En 1961, il obtient avec Mafiosi interprété par Alberto Sordi la Coquille d’or du Festival de San Sebastián, après avoir obtenu un autre prix dans ce même festival l’année précédente pour son film L’imprévu avec Anouk Aimée.

Entre 1962 et 1993, il produisit 22 autres films, obtenant 5 autres prix dans des différents festivals, ce qui fait de lui non seulement un des fondateurs du néo-réalisme mais aussi un des cinéastes les plus productifs.

Lattuada fut un des piliers du néo-réalisme et même si parfois dans ses derniers films il ne parvient pas à préserver l’authenticité de ses jeunes années, il fut un observateur critique et progressiste de la post-guerre et un grand cinéaste de la période du « benessere ». Il mérite d’être redécouvert.

Enrique J. Crema

Bibliographie : Histoire du cinéma par Maurice Bardèche, coll. Livre de poche
Le cinéma italien d’Antonioni à Rosi de Freddy Buache, Ed. La Thièle,CH

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9 juin 2011: Un petit voyage sur la planète Jazz

Aimez-vous le jazz ? Je veux dire le vrai, le pur, celui qui est né dans les champs de coton du sud des Etats-Unis, pour se développer ensuite dans les caves enfumées de New-York, Chicago ou Boston (je ne parle évidemment pas du Smooth jazz, cette espèce de guimauve qu’on vous sert dans les avions avant le décollage!).

Et pendant qu’on y est, connaissez-vous Mac Coy Tyner ? Non ? Et pourtant c’est un géant du jazz, son œuvre est titanesque et sa contribution au jazz moderne est essentielle. Je fais partie de l’infime minorité des mélomanes qui écoutent cette musique, et si je me suis décidé à écrire quelques mots sur ce grand maître du piano jazz, c’est parce que je constate à regret que ce style musical est quelque peu oublié actuellement, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe. Dans les grands festivals de jazz, il est devenu incontournable d’y voir des stars du rock, rap, ou folk, et que sais-je encore, pour assurer la rentabilité de ces manifestations… Et pourtant, l’apport du jazz au développement de la musique improvisée a été une véritable révolution…  Il faut dire aussi que les grands maîtres du jazz moderne se font vieux, et ont une fâcheuse tendance à disparaître ces derniers temps (Max Roach, Michael Brecker, Joe Zawinul, pour ne citer qu’eux).

L’ombre de Coltrane

Je ne vais pas faire l’histoire du jazz, c’est trop long, mais je voudrais vous présenter ce pianiste génial , à la fois célèbre chez les connaisseurs de jazz, et très peu connu des mélomanes écoutant occasionnellement cette musique. Mac Coy Tyner (Alfred de son prénom) fait partie de ces musiciens qui ont travaillé longtemps dans l’ombre d’une super star: John Coltrane en l’occurrence. Beaucoup de puristes pensent que le fabuleux quartet de Coltrane dans les années 60 était le temple absolu du jazz moderne et que rien n’existerait après… (Coltrane au sax, Tyner au piano, Jim Garisson à la basse et Elvin Jones à la batterie). Il faut bien souligner également que Mc Coy Tyner n’a jamais vraiment adhéré au star system, comme Miles Davis, par exemple, un autre monstre du jazz… (il y a un nombre incroyable d’histoires sur les caprices de diva de Miles, plus ou moins vraies).

Je ne connaît pas grand chose de la vie de Tyner, sinon qu’il est né en 1938 à Philadelphie, dans une famille Afro-Américaine, que c’est un personnage discret et modeste, plutôt timide et avare d’interviews. A un journaliste d’une revue de jazz qui lui demandait pourquoi il ne s’intéressait pas aux claviers électroniques, il a répondu à peu près ceci : «J’en ai plein chez moi, mais c’est pas mon truc, c’est juste pour m’exercer avec un casque sur les oreilles, et ne pas déranger les voisins. Je suis bien obligé, je n’ai pas la place dans mon appartement pour un Steinway!»

Vous aurez compris qu’il n'a pas toujours habité une luxueuse villa à Beverley Hills, et qu’il préfère le Steinway au synthé, mais rassurons nous, il gagne bien sa vie, et les portes de n’importe quel Steinway hall lui sont grandes ouvertes, s’il lui vient l’envie de se dégourdir les doigts !…

Les origines

Mac Coy Tyner est un musicien atypique ; il est issu du hard bop, (rien à voir avec le hard rock, on n’est pas sur la même galaxie…) tout comme John Coltrane, Miles Davis, Ahmad Jamal, Chick Corea. Le hard bop est le style qui a succédé au be bop (Charlie Mingus, Thelonious Monk, Charlie Parker et bien d’autres) ; c’est un jazz basé sur une grande variété de rythmes et une technique virtuose de l’instrument. Le hard bop est souvent caractérisé par le jeu modal, un thème répété qui sert d’ancrage à des improvisations parfois délirantes. Le disque de référence de ce style est « Kind of blue», de Miles Davis (1959), si vous n’avez pas ce CD, courez vite l’acheter : émotions fortes garanties ! Pour le piano chez Tyner, c’est sa virtuosité et sa puissance qui en font un style si particulier, avec une mobilité extraordinaire de la main gauche.

Mais il serait faux de limiter le style musical de Tyner au hard bop modal, il a abordé dans sa carrière à peu près toutes les tendances du jazz moderne : latin jazz, fusion, cool jazz, et souvent dans son jeu, un zeste de free-jazz. Et pour se faire une idée de son ouverture musicale, voici quelques noms de musiciens qui ont enregistré avec lui (depuis Coltrane) : Ike & Tina Turner, Carlos Santana, Michael Brecker, Diane Reeves, Pat Metheny, Wayne Shorter, Freddie Hubbard, George Benson, Joe Lovano, et bien d’autres moins connus…

La discographie est impressionnante, 80 albums à ce jour ! et je ne compte pas les collaborations sur des disques d’autres musiciens… Je dois l’admettre, j’ai beau être passionné, je ne les ai pas tous, loin de là, et pour 3 raisons :

- D’abord j’aime bien découvrir cette œuvre petit à petit, comme ça je ne risque pas de me lasser…
- Il n’a pas produit que des merveilles, il y a même quelques ratés !
- Dans les années 60-70, les enregistrements jazz étaient souvent d’une qualité déplorable, cela frise même le scandale quand on vous vend Fr 60.– un double album enregistré en mono avec un magnétophone d’amateur! Mais certains enregistrements en studio sont tout aussi bâclés : piano désaccordé, batterie qui sonne comme une valise en carton bouilli ! Enfin, il paraît que ça fait partie du charme, moi je suis perplexe.

Mais malgré tout, c’est un musicien de référence pour moi, et je pense que si ce n’est peut-être pas le plus grand jazzman de tous les temps, c’est en tout cas le meilleur pianiste. À la fois compositeur génial, interprète fabuleux, improvisateur hors pair, arrangeur de groupes, explorateur d’instruments et de sonorités inhabituelles, et surtout doté d’une capacité remarquable à ne pas trop se mettre en avant, de laisser la place à d’autres brillants solistes, ce qui n’est pas toujours le cas des grandes vedettes du jazz…

Mais revenons au parcours de Tyner: comme je l’ai écrit plus haut, il a collaboré longuement dans les année 60 avec John Coltrane, et ce fameux quartet a été tellement mythique qu'après la mort de Coltrane, en 67, le démarrage d’une carrière en solo a été très difficile. C’est en 1972-73 que Tyner décolle vraiment, avec un fabuleux album, Sahara, récompensé par un Grammy award. Ce disque est intéressant car il résume un peu toute la palette de ce pianiste : piano solo (A prayer for my family), hard bop très puissant (Rebirth), sonorités et rythmes orientaux (Valley of life), et recherche de l’afrique ancestrale (Sahara).

Bien évidemment, un trublion pareil ne peut pas être commercialement ciblé, ça part souvent dans tous les sens, avec toutefois des coups de génie exceptionnels : il a résisté à l’électrification galopante, préférant développer sa technique et sa sonorité au piano. Il a également su s’entourer de musiciens géniaux jouant parfois des instruments très étranges dans le monde du jazz : harpe, violon, violoncelle, hautbois, marimba et j’en passe… Lui aussi a joué en complément au piano des instruments encore plus surprenants : claveçin, dulcimer, kodo (sorte de cithare japonaise). En revanche, il n’a hélas pas toujours su résister à l’accompagnement sirupeux d’orchestres de violons pleurnichards, très à la mode dans les années 60-70.

La période Blue Note

Il existe un coffret des débuts de McCoy Tyner, chez Mosaic records : 3 CD’s de ses meilleurs enregistrements chez Blue Note, de la période post Coltrane : beaucoup de recherche dans l’esprit free de l’époque, bide commercial complet…

Ce qui marque surtout ces enregistrements, c’est la recherche de l’Afrique originelle et du blues fondamental, et bien sûr la présence de musiciens fabuleux, comme Wayne Shorter au saxophone. En écoutant ces morceaux, on voit se dessiner petit à petit son système modal, fortement influencé par la musique africaine, en même temps qu’une évolution vers une certaine sobriété. Vous l’auriez deviné, c’est le label Blue Note qui sera le principal promoteur du jazz modal.

Bon, évidemment, il faut supporter la qualité d’enregistrement de l’époque, mais ce n’est quand même pas si mal, quand on compare à certains vinyls de Coltrane…

Retour aux sources du Jazz

Il y a grosso-modo trois périodes dans l’œuvre discographique de McCoy Tyner, d’abord les années 60 avec une forte influence de John Coltrane, puis les années 70 très « Ethno-jazz », avec la collaboration de musiciens d’horizons différents, comme par exemple Carlos Santana (Looking out , 1982, un disque fabuleux malgré le fond sonore de violons synthétiques sur quelques morceaux), Et enfin, depuis le mileu des années 80, un retour aux sources du jazz, avec beaucoup de compositions de grands maîtres comme Duke Ellington ou Thelonious Monk,  et une plus grande sobriété dans son jeu et ses arrangements, à signaler également une production considérable d’albums en piano solo. A écouter absolument l’excellent « Jazz roots », 2003, peut-être son meilleur disque… En tous cas génial pour ceux qui veulent s’initier au jazz !

Et surtout, depuis les années 90, enfin une qualité d’enregistrement vraiment à la hauteur : par exemple dans « New York reunion » et « Illuminations », (des CD’s qualité « super audio ») c’est vraiment impressionnant, presque trop parfait : on entend même cliqueter les clés du saxophone !

Les concerts

McCoy Tyner, vous l’aurez bien compris, ce n’est pas seulement les enregistrements en studio, c’est surtout les concerts, avec son style très spectaculaire : parfois une véritable déferlement de virtuosité dans un rythme d’enfer, parfois très calme et romantique, dans ses interprétations de Duke Ellington. Comme il ne vient pas très souvent en Suisse, je ne l’ai vu que quatre fois sur scène (plus une fois à Dijon, en avril 2011). La première c’était en 1983, au New Morning à Genève, la deuxième en 1996 au festival de Montreux (avec le génial Michael Brecker au saxophone, hélas décédé en 2006), et la troisième en 2005 au Victoria Hall à Genève. Et là, j’ai eu un choc, un McCoy Tyner vieilli, se traînant péniblement jusqu’à son piano, moins virtuose que d’habitude, même si son concert fut d’un très bon niveau ; j’ai appris peu après qu’il était très malade, et qu’il avait failli mourir une année plus tôt. Un géant du jazz, mais un des derniers encore vivants, et pour combien de temps ?

Mais l’autre problème, c’est le jazz : quelle espérance de vie sans relève, sans cet esprit de rébellion qui fait si cruellement défaut dans ce monde lissé du Show-biz américain, fait de succès faciles et de rentabilité immédiate? Malgré la domination des modes ultra-commerciales, je pense malgré tout que la musique improvisée a encore un avenir; il y a de nombreuses écoles de jazz à travers la planète, aussi sérieuses et exigeantes que les conservatoires classiques. Et c’est une bonne chose, même si on pratique de moins en moins le jazz dans les caves …

A noter cependant l’excellente cave à jazz de Lausanne, le «Chorus», avec une programmation remarquable, et quelque fois des grosses pointures du jazz. McCoy Tyner n’y a jamais joué, et n’y viendra sans doute jamais, c’est trop petit. Par contre il est venu au festival 11 Plus de Lausanne l’année passée…

Tristan Boy de la Tour

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